Histoire

Histoire2016-12-16T12:17:21+00:00

Une des spécificités du zen réside dans la transmission de cette pratique d’éveil de patriarche en patriarche, en Inde, en Chine puis au Japon pour se développer en Europe durant les dernières décennies. L’expérience du Bouddha a été transmise sans interruption, de maître à disciple, formant ainsi une lignée continue.

À travers quelques textes de maîtres occidentaux de l’Association Zen Internationale (AZI) , qui nous autorisent à diffuser leur texte et nous les en remercions, nous vous proposons de découvrir ou redécouvrir les origines d’une pratique ancienne, née en Inde il y a 2600 ans…

Origines du Bouddhisme zen

Bouddha était un homme ordinaire, mais de haute extraction, puisqu’il était fils de rajah, du clan des Shakya. Il naît il y a 2600 ans dans un petit royaume du nord de l’Inde, au pied de l’Himalaya. Il reçoit une bonne éducation, intellectuelle, physique et artistique, une formation appelée à faire de lui un parfait gentilhomme.

La vie a tout pour le satifaire, il aime sa femme, il aime son fils… mais il prend conscience de la maladie, de la vieillesse et de la mort, liées inexorablement à la condition humaine. Alors, inspiré par la rencontre avec un religieux, Shakyamuni se tourne vers les écoles philosophiques et religieuses, nombreuses dans l’Inde de son temps. Il quitte sa famille et son palais, s’enfonce dans la forêt avec les ascètes; il décide de se consacrer à résoudre la souffrance de la condition humaine, à atteindre la paix.

Il étudie et pratique les courants philosophiques de son époque, certains spiritualistes, d’autres matérialistes ; mais aucun ne le satisfait. À la fin, plutôt désespéré, animé d’une grande détermination, il s’assied dans la posture de dhyâna (zazen), décidé à ne pas bouger tant qu’il n’aura pas résolu le problème de la vie et de la mort.

L’histoire raconte qu’après avoir traversé tous les états infernaux de l’ignorance, de l’avidité, et de l’aversion, après avoir vaincu toutes ses illusions, il trouve en lui la paix suprême et éternelle. Il est arrivé jusqu’en son cœur, nature originelle, vide de toute forme. C’est à partir de là qu’il sera appelé Bouddha, l’Éveillé, Shakyamuni, le Sage silencieux du clan des Shakya.

Il continuera son assise, clarifiant le problème de la souffrance : comment elle apparaît, comment elle se développe, comment s’en libérer. C’est dans ces moment-là qu’il établit les fondements de l’enseignement qu’il exposera toute sa vie à ses contemporains.

Après avoir trouvé le chemin du cœur et l’avoir parcouru, il est le premier à définir une doctrine unitaire et raisonnable pour l’esprit humain. Il a percé toutes les illusions et s’est dressé sans peur sous un ciel vide.

À partir de son éveil, il passera sa vie à inviter ses frères à se libérer et à aider les autres à en faire de même.

Ses enseignements formeront les sutras du canon bouddhique. Mais nous n’oublions pas que c’est assis en équilibre, totalement immobile, sans rien rechercher, qu’il s’est éveillé et a compris l’origine de la souffrance, ainsi que son remède.

Des hommes de bien se rassemblèrent autour de lui et devinrent ses disciples. L’un d’eux, Mahakashyapa, devint son successeur, et transmit à son tour l’essence de l’enseignement à Ananda… Cette transmission, de personne à personne, de maître à disciple, s’est perpétuée sans interruption jusqu’à nos jours.

C’est ainsi que nous, pratiquants du zen, sommes disciples de Shakyamuni Bouddha : nous entendons son enseignement, nous continuons sa pratique.

Le bouddhisme Chan en Chine

Le Bouddhisme est arrivé en Chine au début de notre ère dans une terre déjà riche culturellement; deux écoles de pensée majeures l’avaient fécondée depuis plusieurs siècles: le taoïsme et le confucianisme. Lors de son passage en Chine, l’expression du message du Bouddha s’est imprégnée de la culture de ce grand pays, tout en gardant son authenticité.

Pour comprendre les évolutions actuelles du zen Soto, il est intéressant de plonger à sa source, en étudiant notamment une des périodes les plus riches du bouddhisme, celle de la diffusion du Chan en Chine, du VIe au XIIIe siècle. Ces sept siècles peuvent être divisés en trois grandes périodes.

Première période (VIe – VIIe siècle)

Du VIe au VIIe, le Chan se développe en Chine à partir de la venue du moine indien Bodhidharma. Cette époque, où légende et histoire se confondent, est celle des patriarches fondateurs: Bodhidharma, Eka, Sôsan, Dôshin et Kônin et, en point d’orgue, le sixième patriarche Daikan Enô. Enô eut deux successeurs principaux: Nangaku Ejo et Seigen Gyoshi, qui sont à l’origine de toutes les grandes lignées qui apparurent ensuite.

Seconde période (VIIe – Xe siècle), l’âge d’or du Chan

Du VIIe au Xe siècle, de nombreuses lignées prolifèrent dans la transmission du Chan. Beaucoup d’entre elles s’éteindront, mais d’autres seront à l’origine des cinq grandes écoles qui apparaîtront plus tard. C’est à l’époque de Hyakujô (IX° siècle) que sont apparus les premiers monastères Chan, avec leurs règles propres. Dôshin en son temps avait déjà jeté les bases d’une première régulation; Hyakujô poursuivit cette œuvre et institua la fameuse règle : « Un jour sans travail, un jour sans manger. » C’est la naissance du samu.

Cette époque est celle des premiers textes fondateurs du zen Sôtô tels le Sandokai et l’Hokyo Zanmai. Une extraordinaire créativité se manifeste et des maîtres réputés tels que Nangaku, Sekito, Tokusan, Basô, Yakusan, Tôzan, Hyakujô, Seppô, Rinzai, Nansen ou Joshu, qui appartiennent à différentes lignées, ont chacun développé un enseignement original avec leur formulation propre.

Par exemple Tôzan et Sôzan, considérés comme les fondateurs de l’école Sôtô, ont créé un grand nombre de formules célèbres telles les cinq rangs (go i), les trois chemins, les trois chutes, les trois fuites, etc… Toutes ces formules et ces différentes expressions devaient permettre aux disciples d’éviter les pièges de la compréhension intellectuelle en les sortant des ornières de leurs connaissances antérieures et en les éveillant à la réalité de la voie du Bouddha.

Certains de ces maîtres étaient à la tête de communautés très importantes, comprenant parfois plus de mille moines, et eurent un grand nombre de successeurs dans le Dharma. Ainsi, Seppô transmit à cinquante de ses disciples.

Cette période est appelée l’âge d’or du Chan ; c’est à cette époque que sont apparues les cinq écoles ou cinq maisons : Hôgen, Ummon, Igyô, Sôtô et Rinzai. Les histoires et les anecdotes concernant les patriarches de ces écoles sont devenues des références pour les étudiants et sont à l’origine de ce qu’on allait appeler les koan ou cas public.

Troisième période (Xe-XIIIe siècle)

C’est dans ce contexte, particulièrement riche et prolifique, que s’ouvre la troisième période d’expansion du Chan (dynastie des Song). Elle voit apparaître une littérature de plus en plus raffinée et des écoles qui établissent leur spécificité avec un tel rigorisme que les remèdes eux-mêmes produisent déjà de nouvelles maladies. Ainsi, c’est au XIIe siècle que se déroule la fameuse (vraie-fausse) polémique entre Wanshi Sogaku, de la lignée Sôtô et Daie Sôkô, qui rédigea le Hekiganroku, recueil et commentaires de koans de la lignée Rinzai.

Wanshi Sogaku (1091-1157) est considéré comme celui qui ranima une lignée Sôtô moribonde en redonnant son vrai sens à la pratique de shikantaza. Zazen était devenu peu à peu une pratique quiétiste dénuée de tout esprit d’éveil, où les moines somnolaient plus qu’ils ne méditaient. Ainsi, à force d’être absorbés dans un état proche du vide mental, les moines ne pouvaient plus répondre aux exigences de la vie quotidienne, notamment dans leurs relations avec les laïcs.

C’est pour répondre aux critiques et à la désapprobation de nombreux maîtres et notamment de Dai’e Soko, que Wanshi écrivit ses textes les plus profonds tel le Mokushoka où la pratique de shikantaza retrouve toute sa dimension et son mystère.

C’est ce pur shikantaza que Tendo Nyojo transmettra au jeune Dôgen venu du Japon à la recherche de l’authentique Dharma.

Le zen au Japon

Le bouddhisme a été introduit au Japon vers le Ve siècle. Rapidement, diverses écoles, d’origine coréenne ou chinoise, s’y sont développées aux côtés de la religion autochtone, le Shintô (la « voie des dieux »).

Dogen Zenji

Autour du XIIIe siècle, le bouddhisme japonais, devenu prospère, a été renouvelé en profondeur par plusieurs réformateurs d’exception. L’un d’eux, maître Dôgen (1200-1253), implanta dans le pays la branche Sôtô (en chinois, Caodong) du bouddhisme zen (Chan). La voie qu’il avait reçue de son maître Nyojô (en chinois, Rujing) était centrée sur le shikantaza, simplement assis, le zazen pratiqué sous la direction d’un maître et compris, non pas comme processus d’affranchissement graduel des illusions, mais comme accès immédiat et universel à l’éveil du Bouddha et des patriarches.

Maître Dôgen est considéré comme l’un des penseurs les plus profonds et les plus originaux que le Japon ait connus. Son œuvre majeure, le Shôbôgenzo (Le Trésor de l’œil de la vraie Loi), réunit 95 fascicules écrits à diverses périodes de sa vie et pour des publics variés. Son éveil s’exprime également dans les règles qu’il a rédigées pour sa communauté monastique (Eihei Shingi, la Règle pure du temple de la paix éternelle).

L’une de ses innovations majeures fut de proposer les mêmes préceptes pour les laïcs, les moines et les nonnes et de les ramener au nombre de 16 (au lieu de 350 pour les nonnes, 250 pour les moines et 48 pour les laïcs). Outre sa tâche d’enseignement, il a fondé deux temples, dont l’Eihei-ji, Temple de la Paix éternelle, qui est aujourd’hui l’un des deux temples principaux du zen Sôtô au Japon.

Si maître Dôgen est considéré comme le « père » de l’école Sôtô, maître Keizan (1264-1325) en est la « mère ». L’école Sôtô tient unanimement maître Keizan pour celui qui a fait rayonner l’enseignement de maître Dôgen au Japon et qui a assuré la pérennité de l’école dans ce pays. Son œuvre majeure, le Denkôroku, Recueil de la transmission de la lumière, a défini la généalogie des maîtres du zen Sôtô en posant maître Dôgen comme 51e successeur du Bouddha Shakyamuni.

Keizan Zenji

Par ailleurs, maître Keizan a joué un rôle majeur dans l’établissement des rites de l’école, travail dont les enjeux étaient profonds et multiples. En instaurant un calendrier liturgique, il a relié de manière concrète la « pratique continue » de maître Dôgen et le mouvement cyclique de l’univers (écoulement des jours, des mois et des années). En développant ou introduisant des rites qui ne concernaient pas seulement la communauté monastique, il a favorisé le rapprochement entre les moines zen et le reste de la société. Ainsi, aujourd’hui encore, c’est à travers les cérémonies funéraires que les contacts de la population japonaise avec le zen sont les plus nombreux.

Maître Keizan a fondé plusieurs temples, dont le Sôji-ji, qui est le deuxième temple zen Sôtô le plus important au Japon. Il a eu de nombreux disciples, dont certains de grande valeur.

Forte de ce double héritage, l’école Sôtô s’est par la suite largement développée, touchant toutes les couches de la population japonaise. De nos jours, elle compte au Japon 15 000 temples, 30 000 moines ou nonnes. Ces derniers ont le droit de se marier et de fonder une famille. Beaucoup d’entre eux, après leur formation, quittent le monastère pour desservir un temple de dimensions plus modestes. Un certain nombre enseignent le bouddhisme et font pratiquer zazen à des laïcs.

Maître Taisen Deshimaru et l’arrivée du zen en Europe

Le bouddhisme est découvert par l’Occident au XIXe siècle et dès cette époque il suscite un grand intérêt : c’est la naissance des études bouddhiques, les premières traductions et l’engouement de certains milieux intellectuels. La tradition zen se fait connaître un peu plus tard par les ouvrages de Daisetz Suzuki qui ont une grande influence avant et après la Seconde Guerre mondiale : ils s’agit toutefois d’une approche essentiellement intellectuelle qui concerne plutôt la tradition Rinzai. La pratique du zen Sôtô se diffuse quant à elle en Occident à partir des années 1960, d’abord aux USA puis en Europe avec la venue à Paris en 1967 de maître Taisen Deshimaru.

Maître Taisen Deshimaru (Yasuo de son prénom civil) est né en 1914 près de la ville de Saga, dans l’île de Kyushu. Son père était un notable qui dirigeait le syndicat local des pêcheurs. Sa mère était une fervente adepte du bouddhisme Jôdô Shinshu (école de la Terre pure) fondé par Shinran ; elle lui transmit sa foi dans l’enseignement de cette école. Il fut également influencé par l’esprit du bushido qui régnait dans le Japon de l’époque, notamment dans la ville de Saga, haut lieu de l’esprit des samouraïs.

En 1935, alors qu’il suit des études d’économie à Tokyo, il commence à pratiquer le zen Sôtô avec Kôdô Sawaki roshi, un des grands maîtres du zen au XXe siècle, qui était alors godo (instructeur des moines dans le dojo) du temple de Sojiji, l’un des deux temples principaux de l’école Sôtô. Il souhaite devenir moine mais Sawaki roshi l’encourage à pratiquer tout en continuant une vie laïque, ce qu’il fait pendant les trente années suivantes. Pendant la guerre, réformé grâce à sa myopie, il passe plusieurs années en Indonésie où il retournera plus tard.

En 1965, avant de mourir, Kôdô Sawaki lui donne l’ordination de moine. Taisen Deshimaru ressent qu’il a alors résolu les contradictions qu’il éprouvait entre les aspects matériel et spirituel de la vie, et entre les enseignements du Jôdô Shinshu et du zen.

En 1967, invité par un groupe d’adeptes français de la macrobiotique, il vient en France où il s’investit totalement dans l’enseignement du zazen et de la tradition zen. C’est un moment favorable et sa mission reçoit rapidement un grand écho. En quelques années, il multiplie les conférences et les sessions de pratique, traduit les textes fondamentaux du zen, publie des ouvrages et créé l’Association Zen d’Europe (qui deviendra Internationale – AZI) : le nombre de ses disciples grandit et il fonde de nombreux lieux de pratique. Au fur et à mesure son activité est également reconnue au Japon. Il reçoit la transmission du Dharma de Yamada Reirin roshi en 1970 puis est nommé Kaikyosokan (supérieur des activités missionnaires) pour l’Europe en 1976.

À partir de ce moment, son œuvre missionnaire prend encore plus d’ampleur et aboutit à la création du temple de la Gendronnière en 1979. Dans le même temps, le nombre croissant de ses disciples, le travail d’implantation et d’adaptation de la tradition, la gestion de l’ensemble, nécessitent des efforts toujours plus grands. Il a le projet de faire venir d’autres enseignants japonais pour le seconder, mais il tombe malade en 1981. Taisen Deshimaru roshi décède des suites d’un cancer le 30 avril 1982 à Tokyo.

Doté d’une énergie exceptionnelle, Taisen Deshimaru roshi était animé d’une foi inébranlable dans la pratique de zazen, dans l’enseignement pur des bouddhas et des patriarches du zen, et dans l’importance de cette pratique et de cet enseignement pour la civilisation à venir. Bien qu’il n’ait pas nommé de successeur direct ni donné de transmission officielle (shiho) il transmit cette foi à de nombreux disciples qu’il avait formés, parmi lesquels il avait désigné un certain nombre pour être de futurs maîtres.

Fondateur du zen en Europe, Taisen Deshimaru a ainsi implanté durablement la tradition vivante du zen dans une terre nouvelle, il y a maintenant 50 ans.